• Marie Robert

Ceci n’est pas une course.


On s’est connu au Collège, au Lycée, à la Fac. On a passé des heures à parler autour d’une table basse, à boire un peu trop de verres et à fabriquer des souvenirs inavouables. On a consommé jusqu’à plus soif ce temps diffus de l’adolescence. Savourer les plaisirs d’une époque que l’on croyait éternelle. Et puis soudain, la vie change. Elle transforme le cours de nos journées, la teneur de nos nuits. Alors, de manière pernicieuse chacun dessine son modèle de vie réussie. La table basse dissipe ses volutes de complicité. Elle devient un lieu de débat, plus ou moins explicite, où l’on tente, parfois maladroitement de justifier nos choix comme étant les seuls recevables, légitimes et judicieux. Marié ou non. Avec ou sans enfant. A la ville ou à la campagne. Salarié ou à son compte. Autant de modèles que d’individus. L’unité d’antan se fragmente en une multitude de perspectives. Alors tout à coup, on se sent obligé de convaincre l’autre, on cherche à obtenir sa validation, à lui garantir que nous avons bien fait, que nous ne nous sommes pas trahis, que nous n’avons pas piétiné nos rêves, que nous sommes simplement devenus rationnels. Derrière cette comparaison absurde se dissimule surtout notre désarroi, nos angoisses, nos doutes, nos regrets. Les amis d’avant sont des miroirs qui nous renvoient à nos propres vertiges. Pourtant, comme le dit si justement l'essayiste américain Tim Kreider : « Il est tentant de voir dans les vies des autres des fables qui seraient là pour nous montrer à quoi nous avons échappé, ou au contraire pour nous faire comprendre à quel point nous nous sommes trompés. De les envier ou de les dénigrer au lieu de les prendre pour ce qu’elles sont : les vies des autres, des univers insulaires, impossibles à connaître ». Peut-être pouvons-nous un instant renoncer à la comparaison et nous contenter de fabriquer de nouveaux souvenirs, nourris de nos précieuses divergences. Je vous souhaite une journée d’amitié.

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