• Marie Robert

Ceci n’est pas un post.


Ceci n’est pas un post. Je n’aime pas le commentaire. J’exècre la simplification. Je m’éloigne des images confuses et des grandes phrases qu’on ressasse par complaisance. Je ne me satisfais d’aucun bavardage, encore moins ceux qui feignent l’analyse. Je refuse d’habiter le monde à travers le prisme de la tragédie. Je ne cède pas à l’absurdité des infos en continu. Ce matin, pourtant, mes doigts ne parviennent pas à écrire autre chose : « Un professeur décapité ». Quelle signification donner à ces termes ? Combien d’enfants les ont entendus en trainant devant la télé du salon ? Quelle logique absurde peut permettre à ces deux mots d’être liés ? Quel « parce que » vient soutenir l’injustifiable ? Je ne suis pas choquée parce que j’enseigne. Je ne suis pas offensée par un réflexe corporatiste. Je sais qu’il y a d’autres infamies qui ne font pas la une des journaux. Mais je suis blessée dans ma chair. Totalement pétrifiée. Bouleversée par la somme inconcevable de folies, de rancœurs, de confusions, de rage, de haine, de bêtise, d’endoctrinement, qui ont conduit cette tête à ne plus appartenir à son cou. Insoutenable sauvagerie. Et comme si je n’arrivais pas à intégrer les évènements, mon esprit s’échappe. Il me ramène au Lycée Rodin, et à notre professeur d’histoire-géographie, Monsieur Saint-Arroman, que nous appelions « Saint-A », et dont la verve frôlait parfois la coquetterie. Je le revois traverser la classe, disserter sur Kennedy et la CIA, bousculer nos convictions, se moquer de nos certitudes en nous forçant à construire nos raisonnements, à aiguiser nos arguments, à assumer nos désaccords. Je le trouvais aussi grandiose qu’agaçant et je travaillais doublement pour lui prouver que la jeunesse aussi avait des choses à dire. Et vingt ans après, mes yeux se chargent de larmes et de gratitude. Oh combien je pense à lui, à tous les Saint-A, dont les pas résonnent sur les parquets vieillis et les linos fatigués d’avoir trop supportés. J’espère du plus profond de mon âme, qu’aucun innommable ne les détournera de cette tâche d’exigence et de transmission. Le seul socle qui nous préserve, encore un peu, de la fin de notre pauvre monde. #Conflans

6 vues0 commentaire

©2020 par Philosophy is sexy.