• Marie Robert

Ceci est une scène d’action



En langue guajiro, « rêver » se dit alapühaa, mais on peut aussi utiliser le mot ei’pahaa, qui désigne « l’autre moitié », « le complément », car le « rêve » nous emporte vers le monde des « doubles », des esprits et des dieux, qui est aussi le monde des anticipations, celui des événements à venir. L’anthropologue Michel Perrin, qui passa trois années chez les Guajiros du Venezuela, en a rapporté des dizaines de récits. Celui ci n’en est qu’un exemple mais il contient déjà l’urgence. Une femme rêve que la fille de son amie Marilusa la supplie d’accourir. Elle n’y prête pas attention, mais, à midi, elle est prise de douleurs, au ventre, à la tête. Si bien qu’à la tombée de la nuit, elle se décide à obéir à l’injonction de son rêve et se rend chez son amie. « Ma fille est malade », lui dit Marilusa. « C’est donc pour cette raison que j’ai rêvé d’elle… », lui répond l’autre. Marilusa lui demande alors de soigner sa fille.

La femme allume un gros cigare et souffle la fumée sur le ventre ballonné en prononçant les phrases rituelles, et surtout en entourant l’inquiétude de sa présence. Aussitôt disparaît la diarrhée de l’enfant. De retour chez elle, les douleurs de la rêveuse se sont évanouies.

Pour les Guajiros, le rêve est précisément cette exigence : la femme devait soigner la fille de son amie, faute de quoi ses propres douleurs auraient persisté. C’est qu’elle avait croisé en sa nuit un ei’pahaa, préexistence d’un événement à venir. Là, le rêve est une dette contractée la nuit à l’égard de la veille. Qui veut se débarrasser des effets du rêve est tenu d’accomplir l’action qu’il appelle. Et si nous étions des Guajiros ? Et si nous comprenions que nos rêves méritent d’être écoutés et réalisés ? Et si c’était le moment d’agir ?

0 vue0 commentaire

Posts récents

Voir tout