• Marie Robert

Ceci est une apparition.


Ceci est une apparition. Je me souviens de cette scène. J’étais à la fac, en 2005, dans les locaux en préfabriqués de la Sorbonne, dont l’annexe se trouvait alors Porte de Clignancourt. Il faisait chaud au cœur de l’amphi. Dans l’atmosphère régnait cette odeur de corps, à jamais imprégnée dans ma mémoire olfactive. Pour des années entières cette odeur sera pour moi celle de la pensée, celle des heures passées assis sur une chaise à décortiquer le monde. Un professeur, spécialiste de la philosophie médiévale, Ruedi Imbach, tentait de nous transmettre sa passion pour la « Divine comédie » de Dante. Il était tard et les esprits étaient confus. Il n’y avait pas beaucoup de téléphones portables à l’époque, mais on sentait dans les rangs que l’attention ne tenait plus qu’à un fil. Tout était aride, compliqué, précis. La lumière des néons faisait mal à la tête, les bouteilles d’eau vides, et les dos ne savaient plus comment tenir droits. Et puis, comme s’il avait senti que nous n’étions plus là, à un moment donné, Ruedi Imbach, s’était mis à hausser le ton de sa voix : « Ecoutez écoutez ». Sans note, sans papier, sans diaporama, il s’était mis devant l’estrade, et d’une traite, avait déclamé un poème d’amour que Dante avait adressé à sa muse Béatrice. Je ressens encore au plus profond de ma chair le frémissement qui nous a tous saisi. L’émotion intense transcendant la fatigue, la morosité, la moquette tachée. Je nous revois tous, muets devant ces mots, devant la grâce capable d’irradier tout autour, devant la délicatesse de cet homme offrant des paroles d’amour. A cet instant se jouait la beauté, la grande beauté, celle qui nous sauve de l’écœurement, de la médiocrité, de la brèche. Ce jour-là, j’ai compris combien la beauté venait parfois de choses inattendues. C’est curieux. On se grime, on se prépare, on met en scène, on orchestre, on décore, on abuse de filtres et de parades, on fait notre possible pour susciter l’éclat, et pourtant, la plus bouleversante des splendeurs est celle qui nous saisit, celle qui vient nous cueillir d’un revers imprévu. Je vous souhaite de chérir le trait de lumière sur votre lit le matin. #Bonjour Credit : @dudihasson1

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