• Marie Robert

Ceci est une apparition.


Ceci est une apparition. L’autre jour, à la Foire du Livre à Brive, une femme s’est approchée de mon stand. La cinquantaine, soignée, de longs cheveux blonds attachés avec une barrette en écailles et le teint sans artifice, clair et lumineux. Arrivée devant ma table, j’ai senti qu’elle avait quelque chose à dire, quelque chose d’important. J’ai souri, mais je l’ai laissé s’exprimer sans prononcer un mot. « Voilà, il y a un mois, j’ai quitté mon mari, ce matin j’ai vendu ma maison, et demain, je pars marcher ». Elle l’a formulée d’une traite sans chanceler, comme si elle faisait le poirier et que ses bras devaient tenir solidement le reste de son corps, avec une pleine confiance et une parfaite concentration. C’est très étrange lorsqu’on est auteur de voir apparaître son personnage devant soi. Cette femme était ma Pénélope, celle de mes livres. Certes la situation n’était pas la même, ni l’âge, ni le contexte, mais le socle lui, était identique. J’ai écrit mes deux derniers romans avec comme ambition d’observer de près la thématique de la fuite, puis celle de la construction, et le dialogue entre les deux. Qu’est-ce qui nous fait partir et qu’est-ce que l’on construit ensuite ? Alors j’ai demandé à ma Pénélope incarnée ce qui l’avait décidé, et de me décrire, non pas la somme d’éléments qui d’années en années avait accentué le décalage entre le vécu et le désir, mais plutôt l’élément déclencheur, la goutte d’eau qui a rendu absurde le vase. Pourquoi ce qui la veille était encore supportable ne l’était plus un matin ? Ma Pénélope a pris une grande respiration avant de répondre : « Parce que j’ai vu les miettes sur la table et que je n’ai pas eu envie de les ramasser ». J’ai d’abord souri de la trivialité du propos et pensé à ma maniaquerie. Et puis, j’ai compris, derrière l’image, banale, clichée, vaine, ce qui se jouait dans ces miettes. Cette soudaine absence de ressource, cette impossibilité du geste, cet effort qui devient insurmontable et nous mène à la paralysie. Ce n’est pas un déclic, c’est un vide qui ne peut plus être rempli. Je souhaite à ma Pénélope une longue marche qui la mènera jusqu’à sa maison. #Bonjour

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