• Marie Robert

Ceci est un secret.


Je les regarde. Ils passent la tête dans mon bureau. Ils sont en face de moi quand je mange. Ils circulent dans les couloirs. Ils répondent à mes questions, m’en posent à leur tour. Et surtout, la plupart du temps, ils mènent leur vie. Voilà plus de dix ans que j’enseigne. Plus de cinq ans que nous avons créé notre première école. Et pourtant, mon impression est sensiblement identique chaque matin : qui sont ces enfants ? Que se cache-t-il dans leur cœur, dans leur âme, dans leurs doutes, dans leurs rêves ? Je connais leur prénom, leur date de naissance, leurs parents, leurs goûts, leur développement, et même une part non négligeable de leur intimité, mais malgré cette somme d’informations, je les perçois comme une énigme. Les enfants sont un mystère. Ils appartiennent à un monde enfoui, ils ont ce quelque chose qui nous échappe. Et cela est d’autant plus singulier que ce monde enfoui fut aussi le nôtre. Pourquoi être enfant est-ce si différent qu’être adulte ? Qu’avons-nous perdu ou gagné en grandissant ? De quoi s’affranchit-on ? Ou que brise-t-on à jamais ? L’enfance est un point névralgique. Un espace si singulier que malgré la distance et le tumulte de l’existence, nous y revenons sans cesse, nous y puisons d’immenses douleurs ou une espérance infinie. Dans la pensée occidentale, l’enfant a longtemps été perçu comme une « masse informe », un stade à surmonter pour enfin s’accomplir. Chez Aristote, les mots dérangent par leur condamnation : « L’enfant étant un être imparfait, sa vertu ne peut se rapporter à sa propre personne, mais à sa fin et à l’autorité qui le dirige ». Mais peut-être est-ce justement cet insaisissable qui nous trouble tant. Elle est au-delà de la forme. L’enfance ne peut se résumer à aucun cliché de bonheur, de naïveté, ou d’insouciance. Elle est le lieu de l’intensité, de l’amplitude, des chagrins et des joies extrêmes. Des bouleversements sauvages et des calmes olympiens. Elle est cet empire qui nous est interdit et qui demeure en nous même dans l’avancée des âges. Je vous souhaite une journée où votre monde enfoui vous ramène à vos évidences.

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