• Marie Robert

Ceci est un récit.


Les lèvres sont fermées. Les yeux encore ensommeillés. Le geste est mécanique et pourtant, il est bien là. C’est un pain qu’on tartine. Des céréales renversées dans un bol. Ou peut-être, juste un café filtre. Pourquoi cela plutôt qu’autre chose ? Quelle place ont ces aliments dans nos vies ? Que disent-ils de nous ? De nos habitudes ? De notre culture ? De notre confort ? De notre famille ? De notre milieu social ? Ou de notre région ? Quelle curieuse cérémonie que celle de manger. Banale et pourtant, si singulière, si marquante. Combien se souviennent des plats, aimés ou détestés, qui ont ponctué leur enfance ? Le Cacolac des jours d’été, la parmigiana d’une grand-mère ou les saucisses Herta avalées devant la télé. Chez les Grecs, manger et digérer n’est pas une simple affaire de physiologie, car en mangeant l’homme se façonne, il détermine sa place dans la nature. Pour Plutarque, on ressemble aux aliments qu’on assimile, on fait un corps à corps avec ce que l’on place entre nos dents. Dès lors, manger est aussi une question d’éthique. En s’alimentant l’homme décide de ce qu’il veut être. La bouche, le cœur, la tête entrent en dialogue. Nos entrailles portent en elles l’histoire de tout ce qui nous précède. Penser ce que l’on mange, ce n’est pas en faire une obsession, c’est comprendre d’où viennent nos dégoûts et nos attirances, c’est saisir quelle place nous accordons au plaisir, au désir, au partage, à la gourmandise, à l’intensité, à l’amour. C’est s'emparer de cette curieuse matière vivante et observer l'alchimie qui transforme les aliments en souvenirs et en convictions. Je mange donc je suis. Rousseau tenait à son verre de lait, Nietzsche à sa charcuterie, Sartre à ses tartes aux fraises. Ces mets en disent long sur leur philosophie. Alors, de quoi nous nourrissons-nous ? Je vous souhaite une journée où manger n'est rien d'autre qu'être vivant.

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