• Marie Robert

Ceci est un questionnaire.


Ceci est un questionnaire. Hier, quelqu’un m’a posé la question : « quelle est ta position sur les émotions ? ». J’ai d’abord imaginé qu’il fallait que je réponde en fonction d’un emplacement. Etais-je « dans, sur, à côté, sous » les émotions ? Ou alors était-ce une question partisane me demandant si j’étais « pour ou contre », comme on est « pour ou contre » tout un tas de choses dans la vie ? Constatant sans doute mon regard égaré, la personne s’est mise à préciser son interrogation. Elle voulait savoir si je pensais qu’il fallait vivre ses émotions ou s’il fallait s’exercer à les détourner. La question, comme toutes les questions, est légitime. Une chronique d’Isabelle Sorente que j’ai lu cette semaine, résume très habilement l’idée du détournement. De nombreuses traditions philosophiques et théologiques, proposent de mettre à distance des sentiments négatifs, de les saisir comme une opportunité pour avancer ou d’en faire un support de réflexion en tentant de comprendre leur origine. En somme, d’habiller notre bile de vertu. La proposition est tentante car elle offre à la raison une porte de sortie. Au lieu de subir, on fait preuve d’une certaine forme de détachement. Le problème, c’est qu’en voulant répondre à cette personne je me suis mise à rire. Pas de sa question, mais de l’impossibilité pour moi d’y donner une réponse. Car la vérité, c’est que je n’ai aucune position. J’en suis incapable. Je n’ai pas de position sur les émotions, car je suis terrassée par elles. Je pleure plusieurs fois par jour en lisant des messages sur instagram, en regardant des vidéos de chiens et en imaginant que je vais enterrer les gens que j’aime. Je m’agace en remplissant des papiers administratifs, en lisant des mails exaspérants et en attendant que le signal wifi se réanime. J’ai une rage insatiable, qui me pousse à m’agiter, à désobéir quand il le faut et à m’engager quand je le dois. Et lorsque j’aime, c’est démesurément. Je n’ai donc pas de position sur les émotions, car je passe ma journée dedans, dans leur noirceur et dans leur lumière. Dans leur magma magnifiquement brûlant. C’est peut-être cela traverser le vivant. Je vous souhaite une journée de palpitations.

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