• Marie Robert

Ceci est un dépassement.


Ceci est un dépassement. Il y a cet enfant qui m’observe, installé sur le rebord du casier à chaussons. Il mange patiemment sa brioche. Sa voix est sereine, concentrée : « - Marie, j’ai une question à te poser ». Mon cœur se met à palpiter. L’air grave et solennel, je m’assieds à côté de lui. Je suis prête, suspendue à ses lèvres, prompte à recevoir sa question, dont la profondeur l’habite depuis de longues minutes : « - Marie, qu’est-ce qui te fait le plus rire dans la vie ? J’aimerais savoir parce qu’en ce moment, personne rigole ». Je laisse échapper un gloussement pour ne pas pleurer. Mon souffle tangue, hésite entre déchirure et enthousiasme. Rire. Un territoire lointain. Un domaine aux frontières fermées. Une insolence inconsciente. Comment peut-on encore rire ?  Alors que les services de réanimation se remplissent, que les professeurs d’histoire tremblent, que l’Amérique nous inquiète, que la planète suffoque, et que l’année 2020 continue de nous envoyer toutes les plaies du monde ? Et pourtant, n’est-ce pas ici justement, que se situe la clé de notre dépassement ? Notre capacité à rire témoigne de notre aptitude à nous extraire du quotidien pour en percevoir l’absurdité, pour en tirer de la créativité et nous sortir de notre passivité. Rire produit une étrangeté qui nous sauve des habitudes, qui éloigne la menace, et met en relief la vanité de nos existences. Rire n’est pas ironiser : « L’ironie méprise, exclut, condamne : l’humour pardonne ou comprend. L’ironie blesse ; l’humour soigne ou apaise » écrit André Comte-Sponville. Assise sur ces casiers à chaussons, je repense à tous ces instants où le rire m’a soigné, m’a éloigné des rivages confus de mes angoisses. « - Moi ce qui me fait rire, c’est quand je fais croire à mon petit frère que je commence le repas avec le dessert ! Tu verrais comme il rigole ! ». En le racontant Matisse ne peut retenir ses spasmes de joie. Un dessert à la place d’une entrée, la déraison qui devient reine, l’essence d’une complicité. A cet instant, dans ce décor insensé, j’aimerais que le monde entier mange son dessert en premier. Je vous souhaite une journée de blagues, et qu’elles vous apaisent, coûte que coûte. #Bonjour

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