• Marie Robert

Ceci est un ciel très grand.


Ceci est un ciel très grand. Il y a presque dix ans maintenant, j’ai monté quatre à quatre les escaliers menant au cabinet de la psychanalyste Anne Dufourmantelle. Je n’y allais pas pour une consultation, mais pour une interview philosophique commandée par le magazine Muze. A peine les premiers mots prononcés, j’avais déjà la sensation qu’il se passait entre nous, quelque chose dont j’allais me souvenir longtemps. Ce jour-là, Anne a décidé de me parler d’un texte du philosophe Jan Patočka. Il était question de faire place à notre désordre, sans vouloir le résoudre, ni même l’apprivoiser. Il y avait aussi la proposition de vivre sa vie dans l’amplitude, d’aller à la rencontre de cet irréconcilié en nous, par rapport au réel. Anne insistait sur le fait que pour explorer l’amplitude, il fallait parfois affronter des extrêmes émotionnels à l’inverse de vouloir trouver immédiatement la sérénité. De temps en temps, dans nos vies, on arrive dans des territoires inconnus de soi et de la réalité, face auxquels nous ne sommes pas nécessairement armés. Que faire face à ces gouffres ? J’entends encore sa voix me répondre : « A vouloir seulement être dans des valeurs de paix, de bonheur, de tranquillité, de sérénité, on fait l’impasse, non pas sur le négatif en tant que tel, mais sur l’irréconciliable, sur le scandale, et il me semble que c’est un très grand travers de cette époque. On veut bien du négatif si on fait un progrès vers, mais on ne veut pas du négatif comme tel. Il faut apprendre à se laisser inquiéter ». La tristesse n’est pas une émotion à dissoudre, au contraire, elle est une manière de vivre l’amplitude. De vivre avec nos très hauts, nos très bas, et nos à côtés. On ne peut pas avoir une vie ample, si on n’a pas des émotions amples. Ma chère Anne n’est plus. Gaspard Ulliel non plus. Et des milliers de pertes, chaque jour, nous rappellent à ce terrible scandale de la vie qui s’éteint. Alors plutôt que de plonger dans des consolations illusoires, honorons le goût de l’amplitude qu’ils nous laissent en cadeau. Je vous souhaite de naviguer de la terre jusqu’au ciel. #Bonjour

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