• Marie Robert

Ceci est tournevis



Il y a ce moment où pour la première fois, la toute première fois, on se dispute concernant le montage d’un meuble IKEA. Le mode d’emploi était pourtant clair : une vis par ici, une autre par là. Trois fois rien. Sauf que le résultat ne correspond pas à nos attentes. Alors on s’agite. On soupire. On s’exaspère. On s’insulte. On aurait fait tellement mieux à la place de l’autre.Ce n’était pas compliqué mais ça n’a pas marché. Les voix s’entrechoquent. Les corps se défient. Les eaux souterraines rejaillissent. Les petites rancœurs quotidiennes remontent à la surface. La fureur ne s’éteint pas. L’engueulade prend de l’ampleur inaugurant sans doute une longue série de batailles conjugales. Quelques heures plus tard, c’est oublié. L’humour fait place à la raideur. L’amour durera-t-il toujours ? Mais n’est-ce pas dans ce meuble, dans ces vis, dans ce mode d’emploi que débute le long processus qui nous conduit à considérer l’autre, celui qui faisait tant battre notre cœur, comme un ennemi ? Jusqu’où va-t-on ainsi ? Quel niveau d’incompréhension faut-il atteindre pour se quitter ? Est-ce au fond un mal pour un bien ? Le cours inéluctable de la vie : se rencontrer, se désirer, s’aimer, monter des meubles, s’exaspérer, se quitter, planifier la garde partagée ? Une suite logique ? La malédiction des couples qui reposent sur l’idée désuète de la fidélité et de l’éternité ? La fatalité n’est-elle pas une manière de se dédouaner ? Pas de méthode. Pas de voie royale. Mais de tout ceci, émerge une question plus essentielle que toutes les autres : à quelles conditions est-on en cohérence avec soi ? Je ne crois ni à la fin de l’amour tant annoncée, ni à l’illusion de la passion jusqu’à la fin des temps. Mais je crois au courage de faire un pas de côté pour observer les modalités dans lesquelles on se sent à sa juste place. Une vis après l’autre, déchiffrer son mode d’emploi.

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