• Marie Robert

Ceci est le tissu d’une couturière



Mais pas n’importe laquelle. Suzanne Noël nait en 1878 dans une famille farouchement convaincue que les filles peuvent accéder aux mêmes études que les garçons. Elle choisit donc médecine, et c’est avec talent qu’elle entraine son bistouri à réparer des cicatrices. Très vite, elle montre une dextérité particulière lorsqu’il s’agit d’embellir. Un point sur une bouche, une paupière un peu lisse. Qu’importe tant la zone à traiter pourvue que l’âme s’illumine de confiance. Mais la guerre arrive et de plaisir il n’est plus question. À l’hôpital militaire du Val-de-Grâce des milliers de jeunes hommes affluent cachant à leurs familles leurs visages défigurés. Leur gueule cassée sont à l’image de l’enfer qu’ils ont traversé. La douleur est insoutenable. Suzanne passe des nuits entières à recoudre, reconstruire, déplacer, greffer. Aux côtés du Pr Morestin, elle affirme sa technique, gagne en précision et surtout, saisit l’urgence de sa tâche. Le visage est ce qui conditionne notre rapport à l’autre. Lui donner une forme, c’est permettre à ces hommes de sortir de l’isolement. L’armistice soulage, mais la vie privée de Suzanne n’est pas moins chaotique. Sa fille succombe à la peste espagnole, son mari se suicide de chagrin. Elle doit « faire face » et décide littéralement de devenir chirurgien esthétique pour refaire celles des autres. Une première dans l’histoire. Ces clientes accourent, elle en opère certaines gratuitement. Plus que de beauté ou de canons absurdes, son nerf de bataille est celui de l’émancipation. Aucune femme ne doit se satisfaire d’une vie qui n’est pas la sienne sous prétexte qu’elle ne s’aime pas. Son engagement féministe ne cessera de s’amplifier. Elle invente des outils, devient experte. Mais son geste n’est qu’un tremplin, car pour elle l’embellissement vient du courage d’être soi. Après la seconde guerre mondiale, ses doigts fatigués reprennent du service pour réparer les séquelles des rescapées des camps. Aux diktats de la chirurgie esthétique, Suzanne répondait par la liberté. La liberté de choisir son sourire.

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