• Marie Robert

Ceci est insoluble.


Quelle est la derrière fois que nous avons regardé quelqu’un en face ? On fixe les yeux de l’autre, droit dans les pupilles, sans habiller l’espace de paroles. On se laisse envahir par cette curieuse sensation, un mélange de gêne, d’embarras, et en même temps, d’abandon, comme si les âmes n’avaient plus d’endroit où fuir. Il faut un certain courage pour assumer ce qui ne peut être parade. Pas d’œillade, pas de minauderie, mais deux individus qui prennent le temps de se contempler. Que voit-on dans ce visage, si ce n’est cette vie en mouvement ? Tellement présente, tellement palpable. Et pourtant, il y a là-dedans, quelque chose de tout à fait, insaisissable, impossible à figer. Le nez, la peau, les fossettes, les pommettes. A peine croit-on apercevoir un fil auquel s’accrocher que déjà l’expression se modifie, se transforme, se joue de nos contours. Ces infinies variations rendent les photos caduques et presque dérisoires. En hébreu, il existe un terme, « panim », qui signifie « visage » mais qui ne s’emploie qu’au pluriel, ayant l’audace de ne pas exister au singulier. Comme si dans chaque visage apparaissait une multitude d’êtres humains. Comme si nous étions un livre, qui ne prend sens qu’à mesure où l’on tourne les pages. « Panim », symbole de l’humanité. « Panim el panim », le face à face. L’expérience de notre appartenance à la communauté des hommes, riche de toutes ses singularités. Celles qu’on ne peut jamais dissoudre, qu’on ne peut jamais simplifier. Pas une façade, pas un selfie, pas une image publique, mais peut-être une voie d’accès à notre tumulte intérieur. Le visage, un trésor. Le « panim », l’expression de toutes nos richesses. « Autrui est visage » - Levinas. Je vous souhaite une journée où l’on vous regarde sans jamais vous dévisager.

2 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout